
Comme le faisait remarquer Gérard Frances, membre éminent de notre association, c’est aujourd’hui 1er avril, le 110e anniversaire de la première victoire aérienne de Roland Garros grâce au fameux système de tir à travers l’hélice. Une aventure technique qui n’est pas allée sans péripéties.
Dès avant la première guerre mondiale quand les militaires les plus audacieux ont commencé à s’intéresser à l’aviation, de nombreux ingénieurs et techniciens en France et en Allemagne ont travaillé sur le concept. Les expérimentations de montage de mitrailleuses sur des avions à moteur à l’arrière, ou avec des postes de tir surélevés, ont vite révélé les avions lents auraient du mal à intercepter un avion en vol. D’où l’idée de pouvoir tirer à travers le disque de l’hélice.
Ainsi Raymond Saulnier avait fait une proposition en ce sens au général Bernard, chef de l’aéronautique militaire en avril 1914. Et les premiers essais de tir eurent lieu au stand de tir de la tour Eiffel un mois plus tard en utilisant la mitrailleuse Hotchkiss 8 mm. Le banc d’essais consistait en un ensemble moteur-hélice équipé d’un système de synchronisation. D’après les notes de Raymond Saulnier, si le système fonctionne, la démonstration échoue à cause de munitions défectueuses et du manque de régularité de la Hotchkiss qui s’avère difficile à synchroniser. Le général, déjà peu convaincu par le rôle militaire de l’aviation, met un terme à l’expérimentation. Avec le déclenchement de la guerre, l’armée récupère la mitrailleuse et les essais s’arrêtent là.
Mais l’ingénieur n’a pas dit son dernier mot et va en parler à Roland Garros, qui vient de s’engager dans l’aéronautique militaire. Avec la bataille de la Marne, où l’aviation a joué un rôle majeur, un nouveau commandant de l’aéronautique militaire est nommé au grand quartier général, Joseph-Edouard Barès. Ce dernier réorganise les escadrilles et passe de nouvelles commandes d’avion, dont le Type L, dont les qualités ont été reconnues pour les missions de reconnaissance. Il se préoccupe aussi de la maîtrise du ciel et des incursions de l’aviation ennemie en arrière du front. Roland Garros lui a écrit pour lui faire part de ses frustrations de pilote au sein de l’escadrille MS 23 de ne pas disposer d’armes adaptées pour chasser les avions ennemis et évoquer le système Saulnier. En effet à plusieurs reprises en septembre le célèbre aviateur a fait de nombreuses tentatives infructueuses d’abattre les avions aux croix noires. Le commandant Barès finit par donner son feu vert à l’équipe Morane-Saulnier-Garros pour expérimenter un avion doté d’un tel système.
Le 11 Octobre Garros est affecté au camp retranché de Paris, ce qui va lui permettre de tenter de mettre au point le fameux système. Dans l’ex-atelier des automobiless Charron désormais annexe de Morane-Saulnier à Puteaux, le prototype du Morane-Saulnier Parasol, le G-19, est modifié pour recevoir la mitrailleuse Hotchkiss, avec une hélice dotée de déflecteurs. Le montage est effectué par Jules Hue, fidèle mécanicien de Roland Garros. L’avion est essayé dans cette configuration au sol puis en vol à Villacoublay. En revanche l’essai de tir au sol du 3 novembre 1914 devant un parterre d’officiers est désastreux : un des déflecteurs se détache de l’hélice et va heurter le moteur rotatif qui s’arrache du bâti-moteur .
Les vibrations entraînent de nombreux dégâts sur les ailes et le fuselage. L’état-major autorise cependant la poursuite des expériences et Jules Hue se remet au travail en testant les composants sur des moteurs mis à disposition ainsi qu’une nouvelle hélice Chauvière. Un nouveau Type L est mis à à disposition par le commandant Barès et Roland Garros reprend les essais en vol. Un tir sur cible est alors organisé à Satory début décembre : le tir de 300 cartouches fonctionne mais « J’arrête triomphalement le moteur, raconte Roland Garros dans son journal Hélas l’hélice est déchiquetée, un pare-balles endommagé et une balle a ricoché dans l’aile ! »
Après analyse il s’avère que c’est le support de la mitrailleuse qui s’est désaxé pendant les tirs. L’avion est réparé, l’équipement est modifié avec encore une nouvelle hélice.Au lendemain de Noël 1914 les vols reprennent avec un premier essai de tir réussi. Malheureusement lors du vol suivant devant les officiels, l’hélice est touchée et Garros doit se poser en vol plané. Le problème est identifié : il résulte des éclats des balles chemisées. La firme Panhard fabrique de nouveaux déflecteurs et l’avion est équipé de la Hotchkiss modèle 1914, plus légère qui tire des balles de 8 mm homogènes.
Un dernier essai en Janvier- un tir de plus de 1 000 cartouches – valide enfin le dispositif. De son côté Raymond Saulnier a déposé un brevet pour le système de tir à travers l’hélice, le 5 février 1915 (n°477-530)

Le 1er février Garros nommé sous-lieutenant a rejoint une nouvelle escadrille, la MS 26 à Saint-Pol sur mer près de Dunkerque. Depuis la bataille de l’Yser le front s’est stabilisé et l’état-major compte sur l’aviation pour décourager les incursions des avions ennemis et repérer tout mouvement de l’armée allemande dans le secteur. Et grâce à la nouvelle arme secrète, l’empêcher de détecter l’activité des troupes alliées.
A peine arrivé, les activités de l’aviation allemande cessent dans le secteur. Garros se voit chargé de missions de nuit et de bombardement. Il finit néanmoins par repérer un adversaire mais son tir à 50 m de la cible ne produit pas d’effet.

Et la malchance continue lorsqu’une tempête détruit le hangar de Saint-Pol où est parqué son avion. Il se rend à l’état-major pour réclamer un nouvel avion, si possible à moteur plus puissant. Mais rien ne vient et il apprend que la commande de Type L équipés de mitrailleuses a été suspendue. » Je comprends que tant que je n’aurai pas obtenu un succès par mes propres moyens, je n’aurai rien à dire. » constate-t-il dans ses mémoires. Heureusement Jules Hue a pu équiper un autre Type L avec des pièces de rechange et l’aide du constructeur et des équipementiers.
En Mars le sous-lieutenant Garros est prêt à repartir en chasse. L’occasion se présente le 1er avril dans l’après-midi. Vers 15 h il est parti en mission de bombardement à 1500 m dans le secteur de Fumes en Belgique lorsqu’il aperçoit un Aviatik, avion allemand se dirigeant vers La Panne. il remonte à son altitude et essaie de lui couper la route. La défense anti-aérienne alliée, oblige l’ennemi à se rebrousser chemin, Un Voisin l’a pris en chasse mais ne peut le rattraper. Garros amène son MS à 30 m derrière l’Aviatik et commence à tirer les 24 cartouches d’un premier chargeur. Le pilote Allemand, le caporal August Spachholz, tente de s’échapper en piquant, tandis que son observateur, le lieutenant Walter Grosskopf riposte à la carabine. Garros recharge sa mitrailleuse une seconde puis une troisième fois. Les deux avions ont perdu plus de 1000 m quand une flamme s’échappe de l’Aviatik qui part en vrille jusqu’au sol. Comme l’avion est tombé tout près de la ligne de front, le combat a été suivi par les combattants des deux camps depuis les tranchées.
Si Roland est satisfait d’avoir atteint son objectif, il ne peut s’empêcher d’avoir une pensée pour ses adversaires » ce fut horriblement tragique. » Dans le courant du mois d’avril il a va remporter deux nouvelles victoires à bord de son « Parasol » avant d’être obligé de poser en catastrophe au retour d’une mission de bombardement qui lui valut trois ans de captivité. L’avion, qu’il n’avait pu incendier, va inspirer Anthony Fokker pour mettre au point son propre système de tir à travers l »hélice. Et dès juillet 1915 les redoutables Eindecker vont semer la terreur au-dessus du front. La lutte pour la maitrise du ciel était engagée…
Sources: « Roland Garros, pionnier de l’aviation » par Jean-Pierre Lefevre-Garros12 « Warplanes of the first world war » JM Bruce

Merci pour ces détails sur l’invention du tir à travers l’hélice, malheureusement l’ennemi n’avait pas tardé à pouvoir l’avoir également.
Très intéressant .
Cordialement, Gaëtan
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Vous avez tout à fait raison. Anthony Fokker qui a pu analyser le système de tir à travers l »hélice de Roland Garros après sa capture, a pu l’adapter sur son monoplan M5, basé sur Morane-Saulnier Type H. La mitrailleuse Parabellum MG14 à entraînement mécanique s’est avérée plus facile à synchroniser et le 1er juillet le Leutnant Kurt Wintgens part au combat près de Lunéville. Ironiquement sa première victime est un Type L.
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